Publié le 15 mai 2024

La littérature québécoise est bien plus qu’un simple accent : c’est une voix d’Amérique puissante qui explore l’identité avec une énergie unique.

  • Elle puise sa force dans une double tension : la survivance francophone et l’immensité du territoire nord-américain.
  • Des polars glacials aux romans graphiques intimistes, elle couvre tous les genres avec une vitalité surprenante.

Recommandation : Commencez par les 5 romans essentiels listés dans cet article pour saisir l’âme du Québec contemporain.

Regardez attentivement votre bibliothèque. Parmi les grands noms de la littérature française, les classiques russes ou les best-sellers américains, combien d’auteurs québécois y ont trouvé leur place ? Pour beaucoup de lecteurs francophones, surtout en Europe, la littérature québécoise évoque des images sympathiques mais un peu floues : un accent chantant, des hivers interminables, des expressions pittoresques. On la perçoit souvent comme un cousinage lointain, une variation folklorique de notre propre patrimoine, divertissante mais rarement essentielle.

Et si cette vision était précisément ce qui nous faisait passer à côté de l’une des littératures les plus vibrantes et singulières de la francophonie ? Si, en la réduisant à quelques clichés, nous ignorions une voix puissante, née d’une histoire unique au monde ? La véritable richesse de la littérature québécoise ne réside pas dans son exotisme, mais dans sa capacité à transformer la tension de sa propre existence – être francophone en Amérique – en une force créatrice universelle. Elle n’est pas une simple branche de l’arbre littéraire français ; elle est une forêt entière, avec ses propres racines et ses propres espèces.

Cet article n’est pas un catalogue. C’est une invitation, celle d’un libraire passionné qui souhaite vous ouvrir les portes d’un univers littéraire d’une richesse insoupçonnée. Nous allons explorer ensemble les œuvres fondatrices qui lui ont donné sa voix, nous plonger dans les romans qui façonnent le Québec d’aujourd’hui, et nous laisser surprendre par la vitalité de genres aussi variés que le polar nordique, la bande dessinée et le conte moderne. Préparez-vous à découvrir que l’âme du Québec ne se raconte pas seulement, elle se lit.

Pour vous guider dans cette exploration, nous avons structuré ce voyage en plusieurs étapes clés, des romans fondateurs à la vitalité culturelle qui anime aujourd’hui la Belle Province. Voici le parcours que nous vous proposons.

« Le Survenant », « Bonheur d’occasion » : les romans qui ont donné naissance à la littérature québécoise

Pour comprendre une littérature, il faut remonter à ses sources, à ces œuvres qui ont marqué une rupture et ouvert une nouvelle voie. Au Québec, deux romans publiés dans les années 1940 incarnent ce moment fondateur. Loin de la littérature du terroir qui dominait alors, idéalisant la vie rurale, Le Survenant de Germaine Guèvremont et, surtout, Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy ont fait entrer le Québec dans la modernité littéraire. Ils ont posé un regard neuf, réaliste et profondément humain sur la société québécoise.

Bonheur d’occasion, publié en 1945, est un véritable choc. Gabrielle Roy y dépeint la vie d’une famille ouvrière de Montréal durant la Seconde Guerre mondiale avec une précision quasi documentaire et une empathie bouleversante. C’est l’un des premiers grands romans urbains du Québec, qui ancre son récit non pas dans la campagne fantasmée, mais dans la dure réalité des quartiers populaires. L’autrice y explore la misère, les espoirs déçus et les petites joies d’une population en pleine mutation.

Le quartier Saint-Henri immortalisé par Gabrielle Roy

Avec Bonheur d’occasion, le quartier Saint-Henri de Montréal devient un personnage à part entière. Gabrielle Roy relate la vie d’une famille ouvrière dans les années 1930-1940 en décrivant avec une minutie et un réalisme saisissants ce quartier défavorisé. Loin de tout misérabilisme, elle présente ses habitants avec soin et empathie, faisant du territoire urbain le théâtre des drames et des aspirations humaines.

Cette œuvre est également pionnière dans sa représentation des personnages féminins. Comme le souligne la professeure Lise Gaboury-Diallo, Roy innove en créant une vision complexe de la condition des femmes. Dans une entrevue pour Radio-Canada, elle explique que l’autrice a su donner une nouvelle profondeur à ses personnages :

Roy innove et crée une vision intergénérationnelle de la condition féminine en juxtaposant le destin de la mère courageuse et résignée à celui, plus ambitieux, mais sans doute aussi tragique, de sa fille.

– Lise Gaboury-Diallo, Radio-Canada

Ces romans fondateurs ont ainsi jeté les bases d’une littérature qui ose regarder sa propre société en face, avec ses contradictions et ses défis. Ils ont affirmé qu’une voix proprement québécoise, ancrée dans son territoire et ses préoccupations sociales, pouvait prétendre à l’universalité.

5 romans québécois à lire absolument pour comprendre le Québec d’aujourd’hui

Après les fondations posées par la génération de Gabrielle Roy, la littérature québécoise a explosé en une multitude de voix et de formes, particulièrement depuis la Révolution tranquille des années 1960. Explorer la production contemporaine, c’est comme tenir un miroir devant le Québec d’aujourd’hui : une société complexe, plurielle, en constante redéfinition. Si vous ne deviez choisir que quelques portes d’entrée pour saisir cette richesse, voici cinq pistes de lecture incontournables qui, chacune à leur manière, vous donneront des clés pour comprendre l’âme québécoise actuelle.

Pile de livres québécois contemporains dans un café montréalais avec vue sur le mont Royal

Ces œuvres ne sont pas de simples histoires ; elles sont des explorations profondes de l’identité, du territoire et de la langue. Elles témoignent d’une littérature qui a dépassé le simple enjeu de la survivance pour embrasser les grandes questions de notre temps. Pour vous lancer, voici une sélection qui offre un panorama de cette diversité :

  • Pour la rupture et la poésie brute : L’avalée des avalés de Réjean Ducharme. Un roman culte, écrit dans une langue fulgurante et inventive, qui a marqué une rupture radicale avec la littérature traditionnelle et symbolise la soif de liberté de la jeunesse de la Révolution tranquille.
  • Pour la quête d’identité et l’américanité : Volkswagen Blues de Jacques Poulin. Un road trip de Gaspé à San Francisco qui est en réalité un voyage intérieur. Il explore magnifiquement la double identité québécoise, à la fois francophone et profondément nord-américaine.
  • Pour le choc des cultures et la poésie de l’exil : Les œuvres de Kim Thúy (comme Ru ou Man). Avec une écriture délicate et fragmentaire, elle raconte l’expérience de l’immigration, le déracinement et la reconstruction de soi, incarnant le visage multiculturel du Québec moderne.
  • Pour la perspective autochtone : Les romans de Naomi Fontaine (comme Kuessipan). Elle donne une voix puissante et nécessaire à la communauté innue, décrivant la vie dans les réserves avec une lucidité qui brise les clichés et touche à l’universel.
  • Pour l’exploration de la masculinité et de la filiation : Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin. Un huis clos post-apocalyptique dans un Québec enseveli sous la neige, qui est en fait une sublime métaphore sur la dépendance, la transmission et les liens humains face à l’adversité.

Chacun de ces livres est une fenêtre ouverte, non seulement sur le Québec, mais sur des questionnements qui nous concernent tous. Ils sont la preuve vivante d’une littérature qui a trouvé sa voix propre, une voix d’Amérique qui résonne bien au-delà de ses frontières.

Du suspense dans le Grand Nord : à la découverte du très populaire polar québécois

Si la littérature scandinave a son « Nordic Noir », le Québec a sans conteste son « Polar boréal ». Loin des intrigues urbaines classiques, le roman policier québécois a su développer une identité unique et extrêmement populaire en faisant du territoire son personnage principal. Ici, le suspense ne naît pas seulement de l’esprit torturé d’un criminel, mais de l’immensité écrasante du paysage, de la rigueur des hivers et de l’isolement des communautés. C’est un genre qui captive les lecteurs en mêlant l’enquête à une immersion profonde dans les régions du Québec.

Des auteurs comme Patrick Senécal, le « Stephen King québécois », explorent les recoins les plus sombres de l’âme humaine dans des thrillers psychologiques souvent situés dans des banlieues ou des villages en apparence tranquilles. Mais c’est peut-être avec des écrivains comme Martin Michaud ou Andrée A. Michaud (sans lien de parenté) que le territoire-personnage prend toute son ampleur. Leurs romans transforment des régions comme la Gaspésie, la Côte-Nord ou l’Abitibi en véritables théâtres du crime, où la nature n’est pas un simple décor mais un acteur à part entière, à la fois magnifique et menaçant.

L’isolement géographique devient un ressort dramatique puissant. Un village coupé du monde par une tempête de neige, une forêt à perte de vue où un corps a disparu… Ces éléments créent une atmosphère de huis clos à ciel ouvert, renforçant la tension et le sentiment d’oppression. Le froid, la neige, la nuit qui tombe tôt en hiver ne sont pas de simples détails météorologiques ; ils sont des obstacles pour les enquêteurs et des complices pour les criminels.

La nordicité comme personnage dans le polar québécois

Le territoire québécois, avec son immensité, ses hivers rigoureux et son isolement, devient un personnage à part entière dans les polars. Des auteurs comme Andrée A. Michaud situent leurs intrigues en Gaspésie, tandis que d’autres explorent la Côte-Nord ou l’Abitibi. Ce faisant, ils créent une véritable cartographie littéraire du suspense à travers la province, où chaque région apporte sa propre couleur et ses propres défis à l’intrigue, transformant le paysage en un protagoniste silencieux mais omniprésent.

En lisant un polar québécois, on ne fait pas que suivre une enquête. On voyage. On découvre la géographie humaine et physique de la Belle Province, on s’imprègne de l’atmosphère unique de ses régions éloignées. C’est une porte d’entrée fascinante et addictive pour qui veut ressentir le Québec de l’intérieur, avec ses beautés et ses parts d’ombre.

De Gabrielle Roy à Kim Thúy : les grandes voix féminines de la littérature québécoise

La littérature québécoise a une particularité remarquable : elle a été, et continue d’être, profondément façonnée par des voix féminines. Depuis les pionnières qui ont osé briser les conventions sociales et littéraires jusqu’aux autrices contemporaines qui redéfinissent l’identité québécoise, les femmes ont toujours été à l’avant-garde de la création. Elles n’ont pas seulement contribué à cette littérature ; elles l’ont bâtie, infléchie et enrichie de perspectives essentielles.

Portrait symbolique des voix féminines de la littérature québécoise avec plumes et encre

Tout commence, en quelque sorte, avec Gabrielle Roy. Comme nous l’avons vu, elle a non seulement fait entrer le roman québécois dans la modernité, mais elle a aussi placé la condition féminine au cœur de son œuvre. Son influence est immense. Lise Gaboury-Diallo, professeure de littérature, résume parfaitement son héritage en affirmant :

Elle donne une voix aux femmes, et pour cela, je lui suis très reconnaissante.

– Lise Gaboury-Diallo, Professeure de littérature, Université de Saint-Boniface

Dans son sillage, des générations d’écrivaines ont continué à explorer, chacune à sa manière, les facettes de l’expérience féminine et humaine. Des figures comme Anne Hébert, avec sa poésie et ses romans sombres et puissants, ou Marie-Claire Blais, avec son œuvre fleuve et audacieuse, ont repoussé les limites du dicible. Aujourd’hui, cette tradition est plus vivante que jamais, portée par des autrices qui reflètent la diversité du Québec contemporain.

Kim Thúy : de boat people à voix majeure de la littérature québécoise

L’histoire de Kim Thúy est emblématique. Arrivée au Québec à l’âge de 10 ans comme réfugiée vietnamienne, elle est devenue l’une des voix les plus reconnues et aimées de la littérature québécoise actuelle. Dans ses romans (Ru, Man, Vi), elle évoque avec une écriture tout en finesse et en fragments son pays natal, son parcours de réfugiée, mais aussi son expérience de mère d’un enfant autiste. Son œuvre incarne un Québec ouvert sur le monde, où les récits d’exil et d’intégration enrichissent le grand roman national.

De Dany Laferrière (qui, bien qu’homme, explore souvent des figures féminines fortes) à Anaïs Barbeau-Lavalette (La femme qui fuit), en passant par Jocelyne Saucier (Il pleuvait des oiseaux), les écrivaines québécoises ne se contentent pas de raconter des histoires. Elles questionnent la mémoire, la filiation, le rapport au corps et au territoire, offrant des perspectives qui sont à la fois intimement personnelles et profondément universelles.

Michel Rabagliati et les autres : la bande dessinée, l’autre grande fierté littéraire du Québec

Quand on parle de littérature québécoise, on pense spontanément au roman ou à la poésie. Pourtant, on passerait à côté d’un pan essentiel de sa vitalité culturelle en ignorant la bande dessinée. Loin d’être un genre mineur, la « BDQ » (Bande Dessinée Québécoise) est un domaine d’une créativité foisonnante, reconnu internationalement et porté par des auteurs qui sont de véritables chroniqueurs de la société. C’est une forme littéraire à part entière, qui raconte le Québec avec une tendresse, un humour et une acuité uniques.

Le chef de file incontesté de ce mouvement est sans aucun doute Michel Rabagliati. Avec sa série Paul, il a accompli quelque chose d’extraordinaire : raconter l’histoire récente du Québec à travers le quotidien d’un homme ordinaire. Ses albums sont bien plus que des bandes dessinées ; ce sont des romans graphiques autobiographiques qui touchent à l’universel.

Michel Rabagliati et le phénomène Paul

Michel Rabagliati est célèbre pour sa série de BD dont le personnage principal est Paul, un anti-héros attachant et profondément humain. Suivre les aventures de Paul, de son enfance dans les années 70 à sa vie d’adulte, c’est découvrir le quotidien, les petites joies et les grandes peines d’un « vrai ti-cul québécois ». Le succès est immense : l’album Paul à Québec a remporté le prestigieux prix du public au festival d’Angoulême en 2010 avant d’être adapté au cinéma en 2015, preuve de sa résonance bien au-delà des frontières de la province.

Mais la BDQ ne se résume pas à Rabagliati. Des auteurs comme Guy Delisle ont conquis le monde avec leurs chroniques de voyage dessinées (Chroniques de Jérusalem, Pyongyang). Des artistes comme Julie Doucet ou le duo derrière « Les Nombrils » (Delaf & Dubuc) ont imposé leur style. Des maisons d’édition dynamiques comme La Pastèque ou Mécanique Générale soutiennent une scène incroyablement diverse, allant du roman graphique intimiste à la BD jeunesse en passant par l’expérimentation formelle. Pour plonger dans cet univers, rien de tel que de suivre quelques pistes concrètes.

Votre feuille de route pour explorer la BD québécoise

  1. Visiter les lieux culte : Poussez la porte de librairies spécialisées incontournables comme Planète BD et Le Port de tête à Montréal pour des conseils de passionnés.
  2. Fréquenter les festivals : Participez au Festival de la BD francophone de Québec ou au Festival BD de Montréal pour rencontrer les auteurs et découvrir les nouveautés.
  3. Explorer les éditeurs : Repérez les logos des éditeurs indépendants comme La Pastèque et Mécanique Générale, souvent gages de qualité et d’originalité.
  4. Commencer par un classique : Initiez-vous avec la série des Paul de Michel Rabagliati, une porte d’entrée parfaite pour comprendre l’esthétique et les thèmes de la BDQ.
  5. S’ouvrir à la diversité : Ne vous arrêtez pas au roman graphique autobiographique et explorez la richesse des autres genres (jeunesse, humour, science-fiction) qui foisonnent au Québec.

La bande dessinée québécoise est bien plus qu’une curiosité locale. C’est une expression artistique majeure qui témoigne de la santé éclatante de la culture narrative au Québec.

Fred Pellerin et les autres : pourquoi le conte est un art toujours bien vivant au Québec

Dans un monde saturé d’écrans et d’informations instantanées, l’art ancestral du conte pourrait sembler désuet. Pourtant, au Québec, il connaît une vitalité extraordinaire, porté par une génération de « conteurs-vedettes » qui remplissent les salles de spectacle et vendent des milliers de livres. Loin d’être un simple folklore pour touristes, le conte québécois moderne est un art de la parole, une forme littéraire vivante qui puise dans la tradition pour mieux parler d’aujourd’hui. Et personne n’incarne mieux ce renouveau que Fred Pellerin.

Ce conteur, chanteur et écrivain est devenu un véritable phénomène culturel. Son secret ? Avoir créé un univers unique, à la fois merveilleux et familier, enraciné dans son village natal de Saint-Élie-de-Caxton, en Mauricie. Les personnages de ses contes – Toussaint Brodeur, Méo le coiffeur, la belle Lurette – sont inspirés des habitants et des légendes locales, mais leurs histoires touchent à des thèmes universels : l’amour, la mort, la communauté, la folie douce qui sommeille en chacun.

Saint-Élie-de-Caxton : le village transformé par les contes

Les contes de Fred Pellerin prennent racine dans son village natal de Mauricie, Saint-Élie-de-Caxton. L’auteur s’inspire du folklore québécois et de la vie locale pour camper ses personnages, plus vrais que nature. Grâce à lui, ce petit village est devenu un lieu de pèlerinage, où les touristes viennent chercher les traces de ses personnages légendaires. C’est la preuve ultime que le conte a le pouvoir de réenchanter le réel et de transformer un lieu géographique en un territoire mythique.

Ce succès prouve que le conte répond à un besoin profond : celui du récit oral, de la chaleur d’une histoire bien racontée, dans une langue savoureuse et imagée. Mais il ne faut pas s’y tromper : cette apparente simplicité cache une grande sophistication littéraire. Comme le résume brillamment Mélikah Abdelmoumen, rédactrice en chef de la revue Lettres québécoises, le conte moderne est un art complexe.

Le conte moderne québécois, loin d’être un simple folklore passéiste, est un outil de commentaire social qui mêle l’ancien et le moderne, le local et l’universel, la magie et le politique.

– Mélikah Abdelmoumen, Lettres québécoises

En effet, derrière l’humour et la poésie, les contes de Pellerin ou d’autres artistes comme Michel Faubert ou Jocelyn Bérubé portent un regard tendre mais critique sur la société. Ils sont le reflet d’une culture qui a toujours valorisé l’oralité et la transmission, et qui a su réinventer ses formes les plus anciennes pour qu’elles continuent de nous parler aujourd’hui.

La Chasse-galerie, le Bonhomme Sept-heures : plongez dans le monde fantastique des légendes québécoises

Avant même les romans et les contes d’auteurs, il y avait les légendes. Transmises de veillée en veillée, ces histoires fantastiques constituent le sous-sol imaginaire du Québec. Elles sont peuplées de diables, de loups-garous, de feux follets et de personnages effrayants comme le Bonhomme Sept-heures, qui menace d’enlever les enfants qui ne sont pas couchés. Ces récits ne sont pas de simples contes de fées ; ils sont le reflet d’une époque où il fallait donner un sens à un territoire immense, souvent hostile, et où la religion et la superstition rythmaient la vie quotidienne.

La plus célèbre de toutes est sans doute la légende de la Chasse-galerie. Elle raconte l’histoire de bûcherons isolés dans leur camp en forêt le soir du Nouvel An qui, pour aller rejoindre leurs promises au village, pactisent avec le diable. Celui-ci leur prête un canot volant qui file dans le ciel à une vitesse prodigieuse, à la condition de ne pas prononcer le nom de Dieu et de ne pas accrocher de clocher d’église. Bien sûr, l’aventure tourne mal, et ils se retrouvent condamnés à errer dans le ciel pour l’éternité.

Cette histoire, comme beaucoup d’autres, servait plusieurs fonctions. Elle était un avertissement moral contre le blasphème et le pacte avec le Malin. Mais elle exprimait aussi le sentiment d’isolement, la nostalgie du foyer et le rapport complexe à une nature sauvage et à un hiver rigoureux. Ces récits permettaient d’interpréter un monde difficile et de renforcer la cohésion sociale autour de valeurs communes.

Les légendes québécoises dans la culture contemporaine

Loin d’être oubliées, ces légendes infusent encore aujourd’hui la culture populaire québécoise. La Chasse-galerie a donné son nom à d’innombrables bières de microbrasseries. Des groupes de musique traditionnelle mondialement connus comme La Bottine Souriante ont mis ses aventures en chanson. Plus encore, des auteurs contemporains de fantasy ou d’horreur réinterprètent ces figures dans leurs romans, prouvant la pérennité de cet imaginaire collectif. Ces histoires, nées pour interpréter un territoire hostile, continuent de le hanter et de le nourrir.

Explorer cet univers fantastique, c’est toucher à l’inconscient collectif du Québec. C’est comprendre les peurs, les espoirs et l’imaginaire d’un peuple qui a dû nommer et raconter son monde pour se l’approprier. Ces légendes sont les fondations invisibles sur lesquelles une grande partie de la création québécoise, même la plus moderne, continue de s’appuyer.

À retenir

  • Née de la tension entre survivance francophone et américanité, la littérature québécoise a développé une voix universelle.
  • Le territoire, l’hiver et l’immensité ne sont pas des décors mais des personnages centraux qui façonnent les récits.
  • Sa vitalité s’exprime dans une incroyable diversité de genres : polar nordique, roman graphique, conte moderne et poésie.

L’âme du Québec : comment la culture est devenue le moteur de sa survivance et de sa vitalité

Au terme de ce parcours, une évidence s’impose : la littérature, et plus largement la culture, n’est pas un simple divertissement au Québec. Elle est une question de survie. C’est le moteur qui a permis à une communauté francophone, minoritaire sur un continent anglophone, non seulement de ne pas disparaître, mais de développer une identité forte, créative et résolument moderne. Cette « exception culturelle » n’est pas un slogan politique ; c’est une réalité vécue et entretenue au quotidien.

Cette conscience aiguë de la fragilité de sa position a engendré une volonté collective de soutenir la création. Cela se traduit par un écosystème culturel unique et remarquablement solide. Des institutions publiques comme la SODEC (Société de développement des entreprises culturelles) et le CALQ (Conseil des arts et des lettres du Québec) jouent un rôle crucial en garantissant la diversité de la production littéraire, loin de la seule logique commerciale. Cette vitalité se voit aussi sur le terrain.

L’écosystème littéraire québécois : un modèle de vitalité culturelle

Les Salons du Livre de Montréal et de Québec sont devenus des événements populaires majeurs, attirant des centaines de milliers de visiteurs. Ils sont le sommet visible d’un iceberg soutenu par un réseau dense de librairies indépendantes, véritables lieux de vie et de conseil. De plus, la scène littéraire, notamment à Montréal, est fièrement bilingue, avec des auteurs anglophones de renommée mondiale comme Leonard Cohen ou Heather O’Neill qui ont contribué à forger l’identité culturelle de la ville, créant un dialogue fructueux entre les deux solitudes.

Cette nécessité de créer pour exister est peut-être ce qui donne à la littérature québécoise son énergie si particulière. Gabrielle Roy, dans son autobiographie La détresse et l’enchantement, a résumé cette condition avec une lucidité saisissante, une phrase qui résonne encore aujourd’hui avec une force incroyable :

Les minorités ont ceci de tragique, elles doivent être supérieures ou disparaître.

– Gabrielle Roy, La détresse et l’enchantement

Cette « obligation d’excellence » a transformé une potentielle tragédie en une formidable aventure créative. Lire québécois, ce n’est donc pas seulement découvrir de nouvelles histoires. C’est être le témoin privilégié de la façon dont une culture, par la force des mots, a fait de sa singularité une richesse universelle.

Maintenant que le portrait est complet, il est fascinant de voir comment cette dynamique de survivance a tout déclenché, donnant naissance à une littérature si riche.

Alors, la prochaine fois que vous entrerez dans une librairie, osez vous aventurer au-delà des rayons habituels. Cherchez ces voix d’Amérique, demandez conseil, laissez-vous surprendre par un polar glacial, un roman graphique tendre ou un recueil de contes poétiques. Le voyage littéraire le plus dépaysant est peut-être bien plus proche que vous ne l’imaginez.

Questions fréquentes sur la littérature québécoise

Comment ces légendes survivent-elles aujourd’hui?

Elles persistent dans les noms de produits locaux comme les bières de microbrasserie, dans la musique traditionnelle popularisée par des groupes comme La Bottine Souriante, et sont constamment réinterprétées dans la littérature contemporaine de fantasy et d’horreur.

Y a-t-il des légendes issues des Premières Nations?

Oui, absolument. Des figures comme le Windigo, issues des cosmogonies autochtones, hantent le même territoire imaginaire. Dans la création contemporaine, il n’est pas rare que ces légendes se croisent et dialoguent avec le folklore québécois, enrichissant mutuellement les récits.

Rédigé par Élise Lavoie, Élise Lavoie est une sociologue et chroniqueuse culturelle passionnée par l'identité québécoise depuis plus de 15 ans. Elle se spécialise dans le décryptage des subtilités culturelles qui rendent le Québec unique en Amérique du Nord.